30 juin 2008

Le Magasin des Suicides

 

Couv_Mag.jpg

 

 

Voici encore un livre de Jean Teulé !

Le titre n’est pas très engageant mais ayant déjà lu « Je, François Villon » du même auteur, je savais un peu à quoi m’attendre et c’est pourquoi je plongeai la tête la première dans sa lecture. Les premières lignes donnent immédiatement le ton et on sait que l’on va passer un bon moment d’humour noir, de dérision et de politiquement incorrect.

Il s’agit d’une sorte de fable qui raconte les péripéties de la famille Tuvache. Celle-ci possède depuis plusieurs générations un magasin un peu spécial puisque tous les articles, de la corde en chanvre à la pomme empoisonnée au cyanure (pour ne citer que les plus banals), sont destinés à être utilisés pour mettre fin à ses jours. Le contexte n’est pas décrit précisément mais on imagine une France du futur qui a poursuivi sa dégringolade, dirigée par un Madelin ou un Devedjian. On comprend alors aisément pourquoi autant d’âmes désespérées poussent la porte de la boutique.

La petite smala, qui a un léger air de la famille Adams, se compose des parents, commerçants très soucieux de la qualité et surtout de la fiabilité de leurs articles et qui s’emploient à vivre dans un pessimisme inébranlable, du fils aîné (Vincent) anorexique et artiste macabre, de la cadette (Marilyne), caricature de l’adolescente mal dans sa peau et  enfin du petit dernier (Alan), incorrigible garnement qui cause le tracas de sa famille tant son optimisme et sa gaieté de vivre sont sans faille…

 

On a donc affaire à une grosse farce d’à peine plus de 150 pages qui se lit d’une traite et où l’on ne s’ennuie jamais car l’imagination sans borne de Jean Teulé nous pond à chaque page des situations d’une causticité jubilatoire.

 

Je vous invite donc à le lire et moi je crois que je suis bien parti pour me faire l’intégrale de Jean Teulé…

 

 

Jean Teulé.jpg

 

 

 

 

 

 

 

Monsieur Teulé

 

                                                                                       

 

 

P.S.  Le livre énumère de nombreuses façons de se suicider et je tenais à en rajouter une toute récente : assister à une démonstration de libération d’otages par un régiment d’infanterie français. Implacable !

 

15 juin 2008

Qu’est-ce-que Cité 14 ?

Je sors de ma léthargie blogueste  pour vous parler d’une série de bds originale dont j’ai découvert l’intégrale de la première saison : j’ai nommé "Cité 14" !

Originale car la série se présente sous la forme d’un feuilleton publié au rythme d’un épisode par mois (depuis mi-2007) et pour la modique somme de 1 euro, c'est-à-dire moins qu’un litre d’essence (on pourra presque bientôt dire moins de la moitié). Chaque épisode est une bd de petit format de 30 pages (un peu comme celui des comics), en noir et blanc tramé (un peu comme les mangas) et plutôt de type franco-belge dans la narration. Les dessins de Romuald Reutimann sont sobres, en particulier dans les nuances mais tout de même bien détaillés, et certaines cases, notamment celles représentant la cité, sont très inspirées.

 
 

Extrait02.jpg


Le scénario de Pierre Gabus est lui aussi original puisqu’il met en scène des personnages humains, extra-terrestres et animaliers dans une ville (Cité 14) qui pourrait s’apparenter à un New-York des années 20 ou 30 du siècle dernier avec cependant une architecture propre et peu banale. C’est une sorte de polar avec son lot d’intrigues, de corruptions et de crimes mais, avec en plus, une bonne douce d’humour et un côté pour le moins burlesque. Le suspense est omniprésent grâce à un rythme de narration très soutenu, notamment par les « cliffhangers » (fin de l’épisode forte en rebondissement qui donne envie de savoir la suite) qui renvoie à la forme du feuilleton.

  L’histoire débute quand Michel, un éléphant anthropomorphe (rien à voir avec Elephant Man qui s’appelle Joseph) arrive dans une sorte d’Ellis-Island afin d’obtenir le laisser-passer pour immigrer dans Cité 14. On comprend rapidement qu’il est là pour fuir un passé trouble. Alors qu’il fait son entrée dans la ville, il se trouve impliqué dans une fusillade et fait la rencontre d’Hector MacKeagh, un reporter à tête de castor toujours en quête d’un scoop. Les deux personnages prendront la fuite ensemble et commenceront alors une aventure rocambolesque où ils croiseront la route d’un cerf unijambiste, d’un gang de têtard pas très au point, d’un justicier corrompu et même d’un extra-terrestre à tête de saucisse…J’en passe et des meilleurs ! A chaque épisode, on en apprend un peu plus sur les différents personnages, sur leur passés troubles, ce qui leur donne une réelle profondeur et accroît l’intérêt pour l’histoire.

 

Couv.jpg

 

Dans sa préface, Pierre Gabus décrit humblement et justement « Cité 14 » ainsi : " Ce n’est pas un chef d’œuvre mais ce n’est pas dénué d’ambition . Et l’ambition qui anime Cité 14, c’est la même que celle qui anime la rondelle de saucisson, au moment de l’apéro ou l’éclair au chocolat dans la devanture du pâtissier ".

 Chaque épisode de « Cité 14 » est en effet un peu comme une bonne pâtisserie que l’on découvre. On la déguste sans feindre son plaisir,éphémère, mais la saveur que l'on garde un instant sur nos papilles est suffisamment envoûtante pour que son souvenir nous incite à y revenir.

 Puisse donc la série perdurer dans la qualité et l’originalité à l’image de la première fournée (pour rester dans la métaphore pâtissière). Le départ de la nouvelle saison est annoncée incessamment sous peu alors que le coffret de l’intégrale de la première saison est disponible dans les bonnes boutiques de bds (et éventuellement dans certains magasins de vente par correspondance).

 A noter que les deux auteurs (Gabus et Reutimann) avaient déjà collaboré pour une série de bds intitulée "Valbert ".

  Voilà et pour finir je tenais à ne pas oublier de remercier mon frère Nicks (il m'en aurait voulu...) pour m’avoir offert le coffret de la première saison pour mon anniversaire.

 

J.B. 

01 mai 2008

Connaissez-vous François Villon ?

J’imagine certains penser (sans doute les plus enrhumés) … Franwois Villon ? Evidemment qu’on connaît! C’est le ministre flegmatique qui exerce dans l’ombre du grand calife agité Nicholas Farzosy !

Hé bien pas du tout ! Je n’ai point fait d’erreur en écrivant Vi et non Fi !

 

 
Couv_Teule.jpg

 

Je viens de terminer de lire le passionnant roman de Jean Teulé : « Je,François Villon ». Il  retrace la vie trépidante (et le qualicatif n’est pas trop fort) et dresse le portrait de cet illustre personnage du Moyen-Âge. Alors je tiens à mon tour à vous le présenter au cas où vous ne le connaîtriez pas déjà.

 

Jeanne_Jules_Leneupveu_1889.jpg
 

On ne connaît pas exactement la date de sa naissance, les historiens hésitent entre 1431 et 1432. Jean Teulé, lui, le fait naître le 30 mai (très bonne date!) 1431, c'est-à-dire le jour où Jeanne la Pucelle est réduite en cendres. Il naît donc à Paris en cette période sombre de l’histoire, sous l’occupation anglaise. Orphelin de père car celui-ci a été pendu peu de temps avant sa naissance, il a guère plus de six ans quand sa mère le quitte à son tour pour être exécutée sur la place publique, sans doute pour vol. En ces temps de famine, d’épidémie et de grande pauvreté, la seule façon de survivre, pour ceux qui ne portaient pas des habits en soie -et ils étaient nombreux - c’était de voler et éviter de se faire prendre accessoirement.

François, initialement Moncorbier, est alors recueilli par le chapelain de Saint-Benoît-le-Bétourné (qui se situe à la place de l’actuelle Sorbonne) Guillaume de Villon, qu’il surnommera plus tard son « plus que père » et dont il empruntera le nom. C’est lui qui l’envoie étudier à la faculté des Arts de Paris où il obtiendra une maîtrise puis deviendra clerc. C’est à cette époque qu’il commence à se faire repérer par les autorités. Les universités sont en conflit avec la façon de gouverner de Charles VII qui leur donne peu de moyens, les professeurs vont grève (hé oui déjà) et les étudiants, de plus en plus nombreux, ont du mal à survivre et se rebellent. A la suite de ces réactions, Charles VII décide même d’interdire les cours de 1453 à 1454 ! François Villon, comme beaucoup d’autres, se détourne alors des cours pour vaquer à d’autres occupations moins instructives (quoique) : il fréquente les tavernes et les bordels de Paris, s’acoquine avec des brigands de grands chemins. C’est aussi à cette période qu’il commence réellement à composer ses ballades et autres poèmes.La Ballade des contre-vérités et Le Lais, parodies et contre-maximes, sont composés à l’usage des jeunes criminels cultivés qu’il fréquente

En 1455  il est impliqué dans une rixe et blesse mortellement à l'aisselle un prêtre après que celui-ci lui ai coupé la lèvre. Il évite la condamnation grâce à Guillaume de Villon qui le soutiendra toujours.

Peu de temps après, il remet le couvert en cambriolant avec sa bande d’amis le collège de Navarre. Il est obligé de fuir Paris car un de ses ami, Guy Tabarie le dénonce sous la torture. Il dit alors dans un poème se réfugier à Angers.  En 1457, on le retrouve à Blois auprès de Charles d’Orléans dont il reçoit l’amnistie car il apprécie les joutes poétiques qu'il organise à sa cour. Mais les frasques et la désinvolture de François ne semblent pas plaire trés longtemps et il ne reste que peu de temps au château. Il perd alors l’appui de Charles d’Orléans pour qui il ne cessera de composer des poèmes afin de retrouver ses faveurs.

En 1461, il est emprisonné dans la sévère prison de l’actuel Meung-sur-Loire. D'après certaines hypothèses et d'après le livre de Jean Teulé, il est arrété alors qu'il fait partie d'une troupe de comédien , ce qui est formellement interdit lorsque l'on est membre du clergé.

Il est libéré quelques mois plus tard à l’occasion d’une visite de Louis XI en compagnie de Charles d’Orléans mais il est entre-temps déchu de son statut de clerc par l’évèque d’Orléans : Thibault d’Aussigny. Il compose alors la Ballade contre les enemis de la France dans le but d’attirer l’attention du roi mais en vain. Il rejoint alors Paris estimant que son exil fût suffisamment long. Là-bas il renoue avec ses fréquentations douteuses du passé dont peut-être certains membres des coquillards. Ces derniers faisaient partie d'une sorte de mafia de brigands, possédant leur propre argot, qui sévissait dans le nord de la France à partir de 1440. Ils étaient réputés pour mettre à sac des villages entiers de la façon la plus barbare, n’épargnant personne, massacrant, torturant, violant… Les plus célèbres, du moins ceux dont les noms arrivèrent jusqu’à nos oreilles, furent Colin de Cayeux (fameux crocheteur qui participa au cambriolage du collège de Navarre) et Regnier de Montigny que fréquenta François Villon. Tous deux finirent pendus au gibet de Montfaucon.

 

 

 

Gibet_Montfaucon.jpg

 

 

          C'est à partir de ce moment qu’il commence certainement son œuvre maitresse Le Testament qui contient en quelque sorte l’essence de sa vie : il se repent de ses fautes, rappelant avec émotion et ironie son passé tourmenté, puis évoque un legs imaginaire et ses dernières volontés. C’est probablement après le Testament, au cours de l’année 1462, qu’il compose onze Ballades composées dans l’argot des truands, comme pour s’identifier définitivement à leur monde.
Il est à nouveau arrété le 2 novembre 1462 pour un petit larcin mais il est rattrapé par l’affaire du cambriolage du collège de Navarre. Il s’en tire avec la promesse de remboursement de la part du butin mais quelques jours après, il est de nouveau sous les verrous  pour complicité de tentative d’assassinat d’un notaire. Il semble que ce soit son compagnon de frasques Robin Dogis qui ait provoqué la dispute alors que Villon se tenait à l’écart.

A la prison du Châtelet, ne disposant plus de son statut de clerc, il est torturé et condamné à la pendaison. Il fait appel. C’est sans doute pendant cette attente qu’il compose l’un de ses plus célèbres poèmes : la Ballade des pendus :

 

Frères humains, qui après nous vivez,
N'ayez les coeurs contre nous endurcis,
Car, si pitié de nous pauvres avez,
Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Quant à la chair, que trop avons nourrie,
Elle est piéça dévorée et pourrie,
Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
De notre mal personne ne s'en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Se frères vous clamons, pas n'en devez
Avoir dédain, quoique fûmes occis
Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n'ont pas bon sens rassis.
Excusez-nous, puisque sommes transis,
Envers le fils de la Vierge Marie,
Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Nous préservant de l'infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

La pluie nous a débués et lavés,
Et le soleil desséchés et noircis.
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Et arraché la barbe et les sourcils.
Jamais nul temps nous ne sommes assis
Puis çà, puis là, comme le vent varie,
A son plaisir sans cesser nous charrie,
Plus becquetés d'oiseaux que dés à coudre.
Ne soyez donc de notre confrérie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu'Enfer n'ait de nous seigneurie :
A lui n'ayons que faire ne que soudre.
Hommes, ici n'a point de moquerie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !

 

 

 

Pendu_Lune.jpg

 

 

 Le 5 janvier 1463, le parlement de Paris apporte sa réponse : sa peine est commuée en dix ans de bannnissement de la ville de Paris. Il compose alors son dernier texte connu dans lequel il demande un sursis de trois jours afin de prendre quelques dispositions : Louange à la cour.

A partir du moment où il franchit les portes de la ville, les historiens perdent définitivement sa trace. Plus d’écrits ni de témoignages le concernant. Est-il mort peu de temps après dans le froid de l’hiver ? A-t-il rejoint les coquillards ?

 

 

Portrait_Villon.jpg

 

 

         Sa disparition brusque et totale à partir de 1463 le fait définitivement entré dans la légende mais c’est aussi l’ensemble de paradoxes qui définissent François Villon qui suscitent la fascination. Il est à la fois poète et voyou, martyr et meurtrier, il crache sur les nantis et ne cesse de chercher leur faveur. Son appartenance à la mafia des coquillards ajoute également à cette fascination pour le personnage quand on sait à quel point ils étaient redoutables et sans scrupule, ce qui tranche avec l'image qu'on se fait habituellement d'un poète.

L'intérêt vient également de son œuvre singulière qui, la plupart du temps, renverse les valeurs, en célébrant les gueux et les pendus, de sa paillardise et de l’expression de ses sentiments plus profond, son angoisse de la mort, ses réflexions sur le temps. Les auteurs romantiques comme Hugo, Rimbaud ou Verlaine le voient comme le premier « poète maudit »et en font une référence.

 

           Pour revenir sur le livre de Jean Teulé, je ne saurais que vous conseiller de le lire. C’est une biographie romancée, certes, avec des passages sortis tout droit de l’imagination de l’auteur, mais il respecte la trame de la biographie et les évènements principaux de la vie de François Villon. Il comble les incertitudes et les vides par des récits qui rendent le tout très cohérent et trés agréable à lire, loin de la lourdeur de certaines biographies de personnages historiques (comme j'ai pu faire plus haut :-) ). Petite réserve cependant pour les âmes sensibles car le Moyen-âge qui est décrit la n’est pas le Moyen-age édulcoré que l’on peut retrouver dans les contes de fée, notamment les scènes de torture lorsque Villon est emprisonné...

 

           Et pour finir voici sans doute, traduite du vieux français, la plus célèbre ballade composé par François Villon puisqu'elle a été reprise en chanson par un autre poète-voyou : Georges Brassens.

 

Ballade des Dames du temps jadis

Dites-moi où, n'en quel pays,
Est Flora la belle Romaine,
Archipiades, ne Thaïs,
Qui fut sa cousine germaine,
Echo, parlant quant bruit on mène
Dessus rivière ou sur étang,
Qui beauté eut trop plus qu'humaine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Où est la très sage Héloïs,
Pour qui fut châtré et puis moine
Pierre Esbaillart à Saint-Denis ?
Pour son amour eut cette essoine.
Semblablement, où est la roine
Qui commanda que Buridan
Fût jeté en un sac en Seine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

La roine Blanche comme un lis
Qui chantait à voix de sirène,
Berthe au grand pied, Bietrix, Aliz,
Haramburgis qui tint le Maine,
Et Jeanne, la bonne Lorraine
Qu'Anglais brûlèrent à Rouen ;
Où sont-ils, où, Vierge souvraine ?
Mais où sont les neiges d'antan ?

Prince, n'enquerrez de semaine
Où elles sont, ni de cet an,
Que ce refrain ne vous remaine :
Mais où sont les neiges d'antan ?